Jean-Luc Godard, regard vers le haut devant un mur couvert de photos de tournage.

Entretiens avec Jean-Julien Chervier et Tatiana Lujic pour Nouvelle Vague

A l’occasion de la cérémonie de remise du Marius 2026 nous avons pu nous entretenir sur leur métier respectif avec les auteurs, interprètes et relecteurs des audiodescriptions nommées cette année. Nous publions chaque semaine un ou plusieurs entretiens par film.

Pour poursuivre cette série vous retrouverez ici un échange avec Jean-Julien Chervier, auteur et interprète de l’audiodescription de Nouvelle Vague puis avec Tatiana Lujic la relectrice et collaboratrice sur ce même film.

 

Entretien avec Jean-Julien Chervier, auteur et interprète de l’audiodescription de Nouvelle Vague, nommée pour le Marius 2026. Entretien réalisé le 16 février 2026 par téléphone.

Revenons d’abord sur votre parcours, qu’est-ce qui vous a conduit à écrire des audiodescriptions ?

J’ai d’abord été scénariste puis réalisateur mais également programmateur de courts-métrages, lecteur de scénario, animateur d’une émission sur le cinéma à la radio, animateur d’ateliers d’acteurs et d’écriture, des activités toujours autour du cinéma jusqu’à l’audiodescription, dont un jour une amie qui travaillait dans un laboratoire de post-production m’a parlé et recommandé d’essayer. Du fait d’être passé par la radio j’avais déjà travaillé avec ma voix et sur l’écriture, s’ajoutant à cela ma passion pour le cinéma l’audiodescription venait synthétiser le tout. J’aime beaucoup aussi l’idée de transmission de l’œuvre à un public qui n’y avait pas accès. J’ai suivi à Paris la formation « Rhinocéros », difficile pour moi au début car il fallait scanner le film sans l’analyser mais aussi savoir prendre parti, ne pas être neutre, choisir les bons mots et les bons timings… toute une gymnastique ! Il s’agit de transmettre quelque chose de l’ordre de l’imaginaire du metteur en scène, qu’on pourrait décrire de mille façons différentes et qui dépend finalement de la sensibilité de l’auteur de l’audiodescription. Même si on est censé être le plus objectif possible il y aura autant d’audiodescriptions que d’auteurs car dans notre compréhension du respect de l’œuvre, de l’intention du cinéaste et du respect du spectateur il y a une part d’interprétation. La formation nous donne les codes et la charte qu’on doit suivre tout en étant inventif. J’ai ensuite continué de me former auprès du studio qui se chargeait de l’accessibilité de France Télévision, MFP, qui avait une philosophie et une approche très différente de l’audiodescription que « Rhinocéros », ce qui m’a permis de ne pas m’enfermer dans un moule. Un an plus tard un laboratoire parisien, TitraFilm, m’a fait passer un test, que j’ai réussi et ainsi j’ai pu commencer à travailler pour eux. Depuis on collabore fréquemment. Je fais aussi de l’audiodescription pour le spectacle vivant, pour l’Opéra-Comique (un Théâtre National à Paris, ndlr), ce qui est encore différent. Pour un film ou une série, on audiodécrit une version finale alors que pour le spectacle vivant ça bouge tout le temps, ça change même pendant les représentations donc on s’autorise moins de précision pour s’adapter à la mise en scène ou au casting. On assiste aux répétitions et on questionne les metteurs en scène pour comprendre leur intention, car il y a beaucoup d’aspects de l’ordre du symbolique au théâtre, plus qu’au cinéma.

Vous avez toujours interprété vos audiodescriptions ?

Mon expérience dans la radio m’a appris à parler dans un micro, mais au début je n’osais pas dire mes audiodescriptions, ce sont des comédiens qui le faisaient. Un jour je me suis dit « il faut que je tente » et j’ai fait un essai avec un ingénieur son qui a validé mon articulation et mes placements. Pour finir de me rassurer j’ai suivi une formation d’une semaine pour faire des livres audios et peaufiner des aspects techniques : les respirations, trouver ma voix grave, mieux gérer les émotions. J’ai aussi beaucoup appris en écoutant les audiodescriptions des autres.

Comment construit-on une audiodescription ?

Chaque projet est différent et appelle à se renouveler. Il faut s’adapter au registre de langage, être comme un caméléon, être discret, épouser l’esthétique du projet. Quand on me demande ce que je fais je réponds « l’idée c’est qu’une personne aveugle aille au cinéma avec un ou une pote voyante et qu’en sortant ils puissent s’engueuler en disant ‘‘mais moi j’ai pas du tout compris ça comme ça ! j’ai vu l’inverse !’’ » (rires) Je trouve magique que l’audiodescription efface les frontières de compréhension et d’émotion. En termes technique, sur l’écriture, je sais que certains auteurs préfèrent ne pas voir le film avant de se lancer dans son audiodescription pour garder un effet de surprise, moi idéalement je fais un premier visionnage, je laisse ensuite passer quelques jours pour rêvasser autour du film, voir de quelle manière il m’habite ce qui me permet, au moment de l’écriture, d’avoir une sorte de familiarité avec le film qui m’a accompagné un temps et avec lequel je me sens plus intime. La méthode dépend du film, aussi, je ne suis pas dans la même empathie avec les personnages d’un blockbuster d’action par exemple. Je fais plusieurs versions de mon audiodescription, que je lis ensuite sans l’image ni le son du film pour vérifier si ce que j’ai écrit fait sens. Quand on a l’image ou le son avec soi on peut être amené à penser que ce qu’on écrit est immédiatement perceptible, ce qui n’est pas toujours le cas. Bien sûr on aura aussi une révision avec un relecteur non-voyant formé qui nous fait alléger certaines formules, enlever des descriptions, en ajouter d’autres. Participent parfois à cette séance de relecture une personne voyante du laboratoire ou un ou une responsable de post-production qui connaît le film sur le bout des doigts et apporte un point de vue précis. Le processus se poursuit avec l’enregistrement puis le mixage, qui aboutit à deux versions de l’audiodescription : une première dite « cinéma » et une autre avec seulement la voix. On n’est pas présent durant cette dernière étape, mais, surtout quand je suis avec des opérateurs son avec qui j’ai l’habitude de travailler, j’ai des considérations techniques durant l’enregistrement, sur le volume de ma voix par rapport à celui du son par exemple.

Comment avez-vous adapté les exigences des codes de l’audiodescription, on peut citer par exemple « éviter de nommer les personnages avant que le film ne le fasse » ou « ne pas utiliser un vocabulaire technique de mise en scène », à un film comme Nouvelle Vague avec sa forme particulière et proche du pastiche ?

Toute la particularité du film c’est ce côté pastiche, il fallait retrouver le ton irrévérencieux dans ma voix, que j’ai voulu ludique et joyeuse. Au niveau de l’écriture, étant donné que le film est un faux making-of et donc se place entre la fiction et le documentaire, je trouvais important de jouer le jeu sur les deux plans. Quand on fait l’audiodescription d’un documentaire on apporte des informations qui ne sont pas forcément à l’écran, on dépasse ce qu’il y a à l’image pour faire exister le sens. Par exemple dans Nouvelle Vague Jean-Pierre Melville est très reconnaissable, c’était un réalisateur médiatique, on peut avoir sa silhouette en tête, mais je me suis dit que si j’ajoutais qu’il est le réalisateur du Silence de la mer plus de personnes pourraient le situer. Quand j’avais le temps j’ajoutais ces ponctuations qui renforcent le côté documentaire, réaliste. Sur le style, la mise en scène, il y a peu de scène tirée directement de A bout de souffle, c’est tout ce qu’il y a autour justement, entre. La démarche de Richard Linklater, le réalisateur, est assez pédagogique et j’avais simplement à décrire ce qu’il y a à l’image pour restituer ce que lui veut faire connaître de la nouvelle vague. Là où il y avait une difficulté c’était pour définir la frontière entre le personnage et l’acteur, à quel moment je dois dire Belmondo, à quel moment je dois dire Michel Poiccard. Quand on dit « Moteur Raoul ! », il est Poiccard, mais quand on dit « Coupez ! » c’est parfois flottant, surtout pour Jean Seberg également. Sur les techniques de caméra je voulais les vulgariser tout en respectant le public et sa potentielle connaissance de celles-ci.

Toutes ces informations, parmi les dialogues et détails frénétiques du film, n’étaient-elles pas trop difficiles à placer ?

Ça fourmille d’inventivité, il se passe énormément de choses, ça parle beaucoup… je devais trouver des stratégies d’efficacité pour faire passer les informations essentielles, qui parfois sont de petits détails qui donnent le La, mais bien sûr même si on le voulait on ne pourrait pas tout dire sur ce film. Pour faire l’audiodescription j’ai revu A bout de souffle, auquel Nouvelle Vague est très fidèle, jusqu’à tel cendrier précis dans la chambre de bonne, et revoir l’original m’a permis de faire certains choix pour l’audiodescription, par exemple de ne pas décrire quelque chose dont je sais que ça n’a pas été gardé dans le montage de Godard. Pour décrire certaines scènes j’avais même sur deux écrans différents les deux films en parallèle !

Le film joue en effet sur la ressemblance avec son modèle, que les spectateurs et spectatrices n’ont peut être pas vu.

Je suis parti du principe qu’on peut voir Nouvelle Vague sans avoir vu A bout de souffle, qui est un plus mais moi pour faire mon audiodescription j’avais besoin d’avoir une connaissance presque encyclopédique de Godard. Par exemple je crois qu’il fume des Boyards, qu’on n’identifie pas à l’image, mais j’avais besoin de l’information pour ce côté véracité, fidélité aux détails du modèle. En tout cas c’est un film sur et pour la jeunesse et qui donne envie de voir A bout de souffle.

Vous avez des collaborateurs réguliers pour la relecture de vos audiodescriptions ?

Cela dépend des laboratoires mais la plupart du temps on ne choisit pas les relecteurs avec lesquels on travaille. Jusqu’à récemment il y avait peu de relecteurs. Une association parisienne, Retour d’image, a mis en place une formation, à laquelle j’ai modestement participé en animant deux modules, pour ouvrir davantage le panel de relecteurs formés. Personnellement je travaille souvent avec les quatre ou cinq mêmes, ce qui est intéressant car chacun a sa manière d’appréhender une audiodescription.

Sur un tout autre sujet, les intelligences artificielles génératives représentent elles une menace pour le métier d’auteur et d’autrice d’audiodescription selon vous ?

Il y a quelque temps j’avais une sorte d’appréhension en voyant la manière dont l’I.A commençait à tout avaler, notamment dans le domaine de la traduction. J’ai une amie qui traduit des mangas et pour qui le travail se raréfie à cause de son automatisation. Pour l’audiodescription il y avait des inquiétudes à la fois sur l’écriture, des labos testaient des logiciels, faisaient des essais, mais aussi sur la voix, je sais que certaines plateformes utilisent des voix de synthèse, qui sont bien faites mais restent très répétitives et monotones. Puis en y réfléchissant c’est très difficile pour une I.A de distinguer les intentions, le contexte aussi, car une image ne dit pas forcément ce qu’elle montre, seule une sensibilité humaine peut épouser un style ou faire des choix avec une réelle subjectivité. Ecrire des audiodescriptions n’est pas tant que ça un métier technique et finalement je n’ai pas trop d’inquiétudes, autrement que sur les voix synthétiques peut-être, bien qu’on n’y soit pas encore. De plus à l’échelle du budget d’un film l’audiodescription ne coûte pas si cher, l’automatiser serait faire des économies de bout de chandelle.

La promotion de la valeur artistique de l’audiodescription est d’ailleurs une des missions du Marius, pour lequel vous êtes nommé cette année. Plus généralement que pensez-vous de cette récompense ?

Sur le fait d’être nommé, c’est un coup de chance puisque les audiodescriptions qui concourent pour le Marius sont celles des films sélectionnés dans la catégorie « Meilleur Film » aux Césars. La cérémonie de remise est l’occasion de faire une mise au point annuelle sur le métier à travers les différentes prises de parole. C’est l’occasion aussi de faire connaître et de vulgariser l’audiodescription au-delà du public non-voyant pour tous les spectateurs et professionnels car même d’un point de vue purement commercial c’est une solution qui permet d’aller chercher une part non négligeable du public. Je pense aux applications sur mobile (sur le modèle Greta, ndlr) qui permettent de démocratiser un peu plus cette solution qui peut faire la différence sur les entrées d’un film. Ce coup de projecteur qu’est la cérémonie de remise du Marius peut ainsi convaincre les usagers, exploitants et même les réalisateurs de s’y intéresser.

Jean-Julien Chervier et Tatiana Lujic posant côte à côte lors cérémonie du Marius 2026

Jean-Julien Chervier et Tatiana Lujic lors cérémonie du Marius 2026

Entretien avec Tatiana Lujic, relectrice de l’audiodescription de Nouvelle Vague, nommée pour le Marius 2026. Entretien réalisé le 19 février 2026 par téléphone. 

Tout d’abord, comment en êtes-vous venue à relire des audiodescriptions ?

Tout à fait par hasard ! A l’époque avec une amie, Sabrina, on prenait des DVD à la médiathèque, Marguerite Duras à Paris pour être précise, où la responsable accessibilité lui a un jour proposé une formation pour être relectrice d’audiodescription. La discussion ne me concernait pas mais j’étais à côté et mon amie a suggéré qu’on essaie toutes les deux. Je me suis donc présentée à cette formation, organisée par Retour d’Image et qui se déroulait à l’INA. J’ai pu participer car une personne s’était désistée à la dernière minute. A partir de là je me suis lancée dans la relecture d’audiodescriptions. C’était en 2014, je suis donc plus ancienne que Marie-Laure (Abonneau, relectrice du film La petite dernière, ndlr) dans le métier (rires). J’ai d’ailleurs été sa formatrice plus tard, en 2023 !

Vous étiez donc déjà habituée à cette forme d’adaptation.

Oui, j’étais déjà intéressée par l’audiodescription, depuis la création d’un ciné-club à l’association Valentin Haüy à Paris où étaient diffusées les toutes premières audiodescriptions. J’ai perdu la vue assez tardivement, vers dix-sept ans. J’aimais regarder des films, on avait Canal Plus à la maison, j’allais fréquemment au cinéma avec mes amis, même après avoir perdu la vue. Ils me décrivaient ce qui se passait à l’écran. J’ai continué en allant au cinéma avec mon fils aussi, avec qui je partageais cette expérience particulière de la salle, que tout le monde n’a pas la chance de vivre mais dont chacun devrait pouvoir bénéficier. Même pour moi, si je voulais voir un film il fallait que quelqu’un veuille le voir aussi, ou ait la patience de me le décrire.

Vous avez donc vu évoluer la qualité et la fréquence des versions audiodécrites depuis leur arrivée en France.

Tout à fait, il y a de plus en plus d’audiodescriptions, ce qui est positif. Surtout grâce à l’obligation pour un film, lorsqu’il bénéficie de financements de la part du CNC, de disposer d’une version audiodécrite. Mais en même temps cette année sur les cinq films qui pouvaient être au Marius l’un d’entre eux, Un simple accident, pourtant financé en partie par le CNC, n’a pas d’audiodescription ! Il y a simplement une version avec les sous-titres lus.

Pour revenir sur votre méthode de travail, à quoi faites-vous attention lors de vos relectures ?

A beaucoup de choses ! Je suis exigeante dans mes relectures. Je me concentre beaucoup sur la compréhension du texte en lui-même et de sa cohérence par rapport au film, qui doit être compris aussi. Je fonctionne en posant beaucoup de questions à l’auteur, est-ce que c’est bien comme ça que je dois comprendre tel ou tel autre aspect, etc. Je fais attention à la syntaxe et au vocabulaire, qui doit être approprié. L’audiodescription doit être imagée, surtout. Le vocabulaire doit représenter quelque chose visuellement, doit faire image sans être redondant avec ce qu’on comprend déjà par le film lui-même.

Dans quelle mesure vous mettez-vous à la place des autres spectateurs et spectatrices qui pourront bénéficier des audiodescriptions ?

Tout d’abord je me renseigne sur les avis des uns et des autres, je sais qu’il y a beaucoup de demandes différentes, par exemple quelqu’un qui n’a jamais vu sera nettement moins sensible aux descriptions visuelles. Mais la plupart des personnes qui écoutent les audiodescriptions ont déjà vu et sont demandeuses de telles descriptions, sans qu’il n’y en ait trop non plus, donc j’essaie vraiment d’écouter le collectif tout en faisant avec mon expérience, forte de douze années de relectures, pour identifier ce qui fonctionne bien et ce qui ne fonctionne pas du tout. J’essaie aussi d’être à l’écoute de l’auteur, qui a souvent voulu exprimer quelque chose en particulier dans son texte. Ensemble on tente de transmettre au mieux ce qu’on est censé voir, ce qu’on est censé comprendre et ce qu’on est censé ressentir avec le film. Le visuel c’est tout ça à la fois. On doit rester en fin de compte fidèle à l’œuvre, le plus possible, ce qui demande de faire des choix, difficiles parfois, parce qu’on ne peut pas tout mettre.

Les cinéastes ou responsables de post-production vous aident ils à faire ces choix ? 

Il arrive, en effet, que les cinéastes soient présents ! De plus en plus et c’est très agréable. Les chargés de production eux, lorsqu’ils sont présents, nous laissent la main libre. Il peut arriver qu’ils aient deux ou trois questions, surtout quand ils débutent, mais en général ils sont aguerris et comprennent très bien que l’auteur est spécialiste et que le relecteur est, je l’espère, formé. Parfois on a des retours du client ou de la réalisation ou de la production et dans ces cas-là on essaie d’en tenir compte.

Est-ce qu’il arrive qu’on vous sollicite votre expertise pour l’interprétation du texte ou le mixage du son ? 

Tout dépend avec qui je travaille. Certains laboratoires de post-production ne nous demandent de travailler que sur le texte, d’autres nous demandent d’être en collaboration avec l’auteur après enregistrement. Souvent je travaille sur un enregistrement que les auteurs font eux-mêmes, depuis chez eux, donc avant le mixage. Pour Nouvelle Vague nous avons été reçus en studio chez TitraFilm avec Jean-Julien (Chervier, auteur de l’audiodescription du film, ndlr) et une simulatrice, personne voyante qui peut interrompre la lecture et ajouter des éléments qu’elle trouvera pertinents. Pour cette relecture, étant donné que c’est lui-même qui allait interpréter son texte, je pouvais discuter de cet aspect avec Jean-Julien qui prenait note pour adapter son jeu plus tard, lors de l’enregistrement. De plus c’est un auteur avec qui j’avais déjà travaillé, très talentueux et doué, très à l’écoute et sincère aussi.

Il mentionnait avec nous une des difficultés de Nouvelle Vague qui était la manière dont il interagit avec son modèle, A bout de souffle, dont il fantasme le tournage. Peut-être avez-vous vu ce dernier, en tout cas la restitution du dialogue entre les deux films était-elle une de vos considérations lors de la relecture de Nouvelle Vague

J’ai vu le film original de Jean-Luc Godard et je l’ai même vu réellement ! Je pense que c’est un film que beaucoup de personnes auront vu, même des personnes ayant perdu la vue et qui l’auront en souvenir. Jean-Julien joue, et il a raison, avec le pont entre les deux films par exemple en nommant dans l’audiodescription des personnages qui de toute façon seront reconnus par les personnes qui voient tant ils sont identifiables. A partir du moment où c’est une information visuelle pertinente, il faut la donner. J’ai validé ce choix et j’ai d’ailleurs trouvé son audiodescription très juste et très sensible.

Un choix pertinent aussi car le film s’ancre dans un univers assez réaliste. 

Je ne suis pas tout à fait d’accord, c’est un monde plutôt imaginaire. Effectivement les personnages ont réellement existé mais on est dans une fiction du réel, il faut se réimmerger dans un Paris qui n’existe plus, dans une époque révolue, dans une façon de vivre et un état d’esprit différents d’aujourd’hui. Ça demande une immersion, autant que pour un film fantastique par exemple, avec aussi ici un ton particulier, une façon de parler qui n’existe plus, avec des acteurs célèbres mais du passé, etc.

En parlant d’immersion, que pensez-vous des audiodescriptions générées par intelligence artificielle ? 

Hum… c’est assez catastrophique (rires). Au niveau des voix synthétiques, malgré leur soi-disant perfection, on détecte un arrière-ton robotique, notamment dans les accélérations : quand un acteur lit un texte il le fait de manière ponctuée, pour qu’on le comprenne mieux, mais une intelligence artificielle lit toujours de la même manière et on perd en compréhension. Les I.A. ne sont pas encore assez performantes pour faire des choix, elles ne savent pas ce qui est le plus important pour chaque description particulière, ce qu’il faut garder. Elles n’ont aucune subjectivité, elles vont décrire factuellement, en faisant de longues phrases, or quand un humain donne le bon mot au bon moment il y a quelque chose de l’ordre de la sensibilité qui se transmet.

Pour finir quel regard portez-vous sur la récompense du Marius ? 

Tout d’abord je remercie toutes les personnes qui chaque année organisent la cérémonie de remise bénévolement ! Avec les moyens qu’ils ont le résultat est extraordinaire. Ce prix permet de faire parler de l’audiodescription. Il permet aussi aux déficients visuels de s’exprimer par rapport aux audiodescriptions, moi-même j’en profite pour écouter les retours. C’est une façon aussi de dire aux personnes qui participent aux audiodescriptions qu’on les remercie. Bien sûr la sélection n’est pas toujours la plus juste, il y a parfois de très belles audiodescriptions qui ne sont pas celles de films nommés dans la catégorie « Meilleur Film » aux Césars mais, comme elle n’est pas faite par un panel dédié mais dérivée d’une autre sélection, elle a l’avantage d’être neutre. Un jour pourquoi pas le Marius sera intégré à la cérémonie de remise des Césars !