A l’occasion de la cérémonie de remise du Marius 2026 nous avons pu nous entretenir sur leur métier respectif avec les auteurs, interprètes et relecteurs des audiodescriptions nommées cette année. Nous publions chaque semaine un entretien.
Pour poursuivre cette série vous retrouverez ici une discussion autour de l’audiodescription du film L’attachement avec ces deux co-auteurs Maud Perveux et Benjamin Hautenauve.
Entretien réalisé le 10 février 2026 en visio-conférence.
Quels sont vos parcours respectifs ? Qu’est-ce qui vous a amené à écrire des audiodescriptions et à créer le laboratoire Chambre Noire ?
B.H. (Benjamin Hautenauve) : J’ai créé la boîte avec le mari de Maud, Rosario Amedeo, qui est acteur. Moi je travaille dans le cinéma, je suis assistant caméra et réalisateur. Il y a également un troisième co-fondateur qui est producteur et ensemble on a créé cette structure en 2020, après avoir été sensibilisés à cette cause aux alentours de 2019. On a rassemblé nos différentes compétences et nos savoir-faire, nous trois au début puis on a eu besoin de monde, notamment de Maud, qui vient du théâtre.
M.P. (Maud Perveux) : J’ai une formation de comédienne. Sur l’audiodescription on s’est formés sur le tas, en en écoutant beaucoup. Au départ on n’était pas submergés de projets, c’était l’année de la pandémie aussi, donc ça nous laissait le temps faire les choses bien et de nous améliorer.
B.H. : Il y a une importante ASBL (Association Sans But Lucratif, ndlr) dans la région, « Les Amis des Aveugles et des Malvoyants », pour laquelle j’avais filmé des visuels. C’est eux qui ont fait valoir auprès de la Commission du Cinéma l’obligation pour les productions belges d’avoir une audiodescription. On a créé cette structure, Chambre Noire, en réponse à cette obligation légale. C’est une aide régionale, via Wallimage, qui a permis l’éclosion de notre projet. Comme j’avais déjà réalisé des courts-métrages je connaissais le système de production.
M.P : Oui, chacun apporte ses connaissances : Benjamin sur la technique, moi sur des questions de voix, de placements, etc, et le tout s’articule.
Comment se déroule l’écriture d’une audiodescription à plusieurs mains ?
M.P. : On travaille par deux ou trois auteurs et en phases successives. Le premier auteur dégrossit, aborde le film sous un certain angle, le deuxième affine, suggère des ajouts ou des modifications et parfois un troisième vient relire des aspects plus techniques : des respirations, l’orthographe, la syntaxe.
B.H. : la première étape porte sur ce que le réalisateur a voulu raconter, ce qu’il veut montrer. On s’intéresse au langage cinématographique, pour moi un gros plan ne se décrit pas de la même manière qu’un plan large, par exemple une larme qui coule sur un œil ou quelqu’un qui pleure de loin, ce n’est pas la même chose. Je tiens spécifiquement à respecter ces valeurs de plans. Les scénarios que j’écris à côté m’aident pour l’audiodescription et inversement.
De quelle manière avez-vous adapté cette exigence à l’audiodescription de L’Attachement ?
M.P. : Pour avoir revu le film récemment, il y a beaucoup de plans serrés, au début on voit un petit garçon mettre ses chaussettes mais on voit juste des mains, qui ensuite boutonnent un pyjama, isolées par la mise en scène. On respecte l’esthétique du film, sa poésie. Parfois on a des films d’actions ou des comédies, qu’on aborde différemment. Ici on a fait attention à la silhouette des personnages, presque vivants avec nous dans la pièce, leurs émotions très perceptibles à l’écran par la proximité qu’on a avec eux. On laisse respirer aussi un tel film.
Comment se déroule la collaboration avec les relecteurs et relectrices ?
B.H. : On écrit, on enregistre et ensuite on envoie au relecteur, sur ce film Jean-Michel Bertinchamps, juste avant la finalisation. On attend son retour sur des problèmes de compréhension pour pouvoir faire des retouches.
M.P. : Parfois il y des problèmes qu’on ne sait pas rectifier, souvent sur la description des personnages par exemple. Selon les contraintes de temps on ne peut pas forcément décrire chaque position ou vêtement. On doit faire le choix de ce qui est important. C’est en ça que l’écriture s’enrichit des perceptions des deux ou trois auteurs.
B.H. : Les relecteurs nous ont appris beaucoup de choses, à aller dans le bon sens et nous ont permis de nous ouvrir.
Travaillez-vous avec des interprètes récurrents ?
B.H. : Avec Rosario, qui est comédien et a une très belle voix, qu’il utilise en studio. On travaille aussi avec une comédienne de doublage, Angélique Leleux. Tous les deux sont extrêmement efficaces, paramètre important dans la fabrication de l’audiodescription.
M.P. : Ce sont eux qu’on a en tête pour la voix, mais dès l’écriture je dis ce que j’écris, comme si j’allais l’interpréter, parce qu’on fait attention aux timings, aux respirations, à certains mots qui accrochent moins que d’autres, une orthophonie plus agréable.
Est-ce que vous portez un regard sur le mixage du son ?
B.H. : Pour le son c’est un ingénieur qui s’en occupe et qui adapte le mixage en fonction du film. Le but c’est de doser entre la bande-son et l’audiodescription pour que cette dernière soit clairement audible. On fait attention à ce que l’un n’empiète pas sur l’autre, qu’ils aient chacun leur temps d’écoute quand on regarde le film. Un film comme L’Attachement est très agréable pour nous, il nous laisse le temps pour placer les voix.
M.P. : Et il laisse le temps pour l’émotion et la perception du spectateur.
A quel point les équipes et auteurs s’impliquent-ils dans la réalisation de l’audiodescription de leur film ?
B.H. : Pour L’Attachement Bénédicte Pollet, la directrice de post-production avec qui on avait déjà fait d’autres films, une de nos meilleures collaborations, est intervenue sur l’audiodescription mais de manière très subtile, sur une dizaine de choix, dont on a débattu lors de nos échanges. Maud et Rosario ont été confrontés eux à des réalisateurs et réalisatrices très pointilleux.
M.P. : Oui, très impliqués. Parfois les retours qu’on a portent sur des éléments qu’on ne peut pas techniquement intégrer à l’audiodescription. Il arrive aussi qu’on ne soit pas d’accord avec le réalisateur, son intention de départ n’est pas celle qui se lit, quand il me dit « le personnage est triste », parfois je ne vois absolument pas ça ! Mais ce n’est pas notre œuvre et c’est lui qui a le dernier mot.
B.H. : Pour les réalisateurs l’audiodescription c’est la toute dernière étape, après il ne pourront plus retoucher le film. On a remarqué, surtout sur des films d’auteurs, qu’ils veulent changer le film, avoir encore la main. A l’inverse certains autres, qui minimisent l’impact de l’audiodescription sur l’audience, s’impliquent beaucoup moins à ce niveau-là.
Dans quelle sens le lien avec les producteurs et distributeurs se fait : ils vous approchent ou c’est vous qui demandez à faire le film ?
B.H. : C’est à nous de démarcher le film. Mais les productions, qui ont des obligations en termes d’accessibilité pour recevoir l’agrément du CCA (Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel, ndlr) et débloquer certaines subventions, se rendent compte parfois à la dernière minute qu’il faut remplir celles-ci et nous mettent sous pression. Ainsi les délais varient. Avec Bénédicte Pollet on a un projet pour l’année prochaine, c’est extrêmement confortable. Le délai idéal, quand tous les astres sont alignés, est entre trois semaines et un mois.
Toujours sur le cadre de production des audiodescriptions, que pensez-vous de l’avènement des intelligences artificielles génératives ?
M.P. : Quel que soit le milieu dans lequel on travaille c’est vrai que l’I.A. provoque une crainte et je pense, j’espère, que ce n’est pas l’intelligence artificielle qui saura choisir qu’elle émotion ou quel élément mettre en avant dans une audiodescription.
B.H. : Il existe un programme canadien qui repère, dans une bande-son, les trous dans lesquels on peut caler une audiodescription. Sur toute une audiodescription faite par I.A., j’ai vu Drag Race et le résultat était inaudible. Ça évolue constamment mais je pense qu’il y a une sensibilité à avoir et qui est indispensable. D’un autre côté les productions cinématographiques et télévisuelles vont avoir tellement de flux à audiodécrire qu’elles se tourneront vers l’I.A. On a la chance, localement, d’avoir cette ASBL qui se bat pour des audiodescriptions de qualité et il revient aux institutions de préserver ce savoir-faire.
Plus généralement, quel est l’état de l’accessibilité du cinéma aux personnes déficientes visuelles en Belgique ? Vous avez mentionné des aides pour la production des audiodescriptions, qu’en est-il de leur diffusion ?
B.H. : A la télévision, légalement, un quart des programmes au minimum doivent être disponibles en audiodescription. Au cinéma c’est beaucoup plus compliqué, voire assez catastrophique. Les applications de types Greta, autonomes, sont intéressantes, mais peu de cinémas se penchent dessus.
M.P. : Je ne sais pas quel est l’état de la situation en France mais ici les plateformes de streaming prennent la relève sur le cinéma et ce sont elles essentiellement, avec la télévision, qui diffusent les audiodescriptions.
B.H. : Même si on a créé Chambre Noire surtout pour le cinéma on fait aussi beaucoup d’audiodescriptions pour des programmes télévisés, des documentaires, des chaînes régionales car ils ont ces quotas à respecter. Ça reste moins amusant que les films de cinéma.
M.P. : Je ne suis pas d’accord (rires), moi j’adore écrire des audiodescriptions de documentaires, de séries aussi, récemment on a fait pour Canal Plus Marie-Antoinette (2022), sur plusieurs saisons, très qualitatives.
Qu’est-ce que cette nomination au Marius représente pour vous ?
M.P. : C’est une valorisation de notre travail, ce sont les personnes concernées, à qui notre travail est destiné, qui vont voter et je suis très honorée d’être nommée pour le Marius. On voit tous le même film mais chacun avec notre sensibilité et j’espère que la nôtre sera partagée avec le plus grand nombre.
B.H. : Comme pour les Césars ou les René (anciennement Magritte du cinéma, ndlr) on peut toujours remettre en question ce genre de récompenses, est-ce que c’est le meilleur film qui gagne, ou le plus populaire. De plus, c’est parce que c’est un bon film que nous sommes sélectionnés. Le film est d’abord nommé aux Césars avant d’être jugé pour son audiodescription au Marius, ce qui reste tout de même une bonne échelle de comparaison avec les trois autres films. C’est une mise en lumière de notre travail sur l’accessibilité. On travaille désormais aussi avec une autre société qui réalise des sous-titres pour personnes sourdes et malentendantes, ce qui soulage d’une certaine manière les productions, de pouvoir tout faire au même endroit.
