scène du film Dossier 137

Entretiens avec Katia Lutzkanoff et Nasredine Nasli-Bakir pour Dossier 137

A l’occasion de la cérémonie de remise du Marius 2026 nous avons pu nous entretenir sur leur métier respectif avec les auteurs, interprètes et relecteurs des audiodescriptions nommées cette année. Nous publierons chaque semaine un entretien.

Pour ouvrir cette série vous trouverez deux discussions autour de l’audiodescription du film Dossier 137, de Dominik Moll. La première avec Katia Lutzkanoff, son autrice et interprète, récipiendaire du Marius 2022 pour La nuit du 12, la seconde avec Nasredine Nasli-Bakir, son relecteur.

Entretien avec Katia Lutzkanoff, autrice et interprète de l’audiodescription de Dossier 137, en lice pour le Marius 2026. Réalisé le 2 février 2026 par téléphone. 

Quel est votre parcours ? Comment et pourquoi en êtes-vous venue à écrire des audiodescriptions de films ?

Mon premier métier, c’est comédienne, j’ai commencé il y a longtemps. J’habite à Rennes, en province et dans les années 2000 la compagnie conventionnée avec laquelle je travaillais régulièrement, le Théâtre de l’Arpenteur, a monté un spectacle avec des non-voyants. Ils nous faisaient visiter la ville et on enregistrait. On fermait les yeux et ce sont eux qui nous guidaient. Parmi ces personnes non-voyantes je me suis fait des amis, l’une d’entre elle est d’ailleurs Sylvie Ganche, la créatrice du Marius ! C’est là aussi que j’ai rencontré Nasredine Nasli-Bakir, qui est devenu mon relecteur. Leur vision du monde m’a passionnée. J’avais très envie d’écrire depuis longtemps et ils m’ont fait découvrir l’audiodescription. Il a fallu ensuite que je trouve une formation pour ça, ça n’a pas été facile. J’en ai trouvé une à Paris, « Rhinocéros », et je me suis lancée. A Rennes il y avait un labo de doublage, où je faisais des voix en tant que comédienne et ils recevaient des commandes pour réaliser des audiodescriptions. Ça leur allait que je fasse cette formation, ils préféraient embaucher des Bretons plutôt que des Parisiens ! (rires). C’est là que j’ai commencé, en 2013.

Dans quelle mesure suivre cette formation a marqué votre travail ?

Au tout début, comme j’avais trop de mal à trouver une formation, je me suis autoformée. J’achetais beaucoup de DVD. Je ne connaissais pas la qualité des films et des audiodescriptions qui étaient dedans mais je faisais ma propre audiodescription qu’ensuite je comparais à celle du DVD, je faisais écouter aussi à Nasredine, on travaillait ensemble. Puis j’ai été admise dans cette formation, qui m’a énormément servie. Il y avait une relectrice, Ouiza Ouyed, avec qui j’ai travaillé depuis, qui était très exigeante. La formation a duré trois mois. On passait quelques semaines à Paris puis on repartait chez nous avec des devoirs. C’était très long, au début : si on faisait une minute de film en une heure c’était bien. Et il y a toute une charte, des règles, etc. J’avais un peu pressenti tout ça dans mon approche autodidacte mais ils m’ont apporté les bases, c’était essentiel et je ne pense pas qu’on puisse être audiodescriptrice sans formation sérieuse.

Vous avez mentionné deux relecteurs, Nasredine Nasli-Bakir et Ouiza Ouyed, comment se passe la collaboration avec ces derniers ? Est-ce que vous travaillez souvent avec les mêmes personnes ?

J’aime bien travailler en présentiel avec le relecteur, parce que, à part quand je vais en studio pour enregistrer ma voix, c’est tout de même un métier assez solitaire. Je trouve qu’il est important de partager ce moment-là [de révision] vraiment. C’est mieux qu’en visio, ce qui se fait beaucoup. La qualité de l’audio peut être conservée en visio mais je préfère le contact humain, un échange vrai et pas virtuel. Et il se trouve que Nasredine habite à cinq cents mètres de chez moi, ça aide ! Ouiza habite aussi à Rennes, ce qui a facilité nos collaborations. Avec Nasredine on a commencé ensemble, essuyé les plâtres, passé des journées entières à travailler et on se connaît maintenant très bien, il me taquine quand je fais des bourdes. Je travaille avec différents laboratoires, qui parfois suggèrent d’autres relecteurs, auxquels je reste ouverte. Je travaille parfois avec Marie-Laure Abonneau, que j’apprécie beaucoup.

Quel degré d’attention portez-vous à l’intégration de l’audiodescription du film dans la bande-son et le mixage de celle-ci ?

Dès l’écriture je porte une attention particulière au calage entre la voix et la bande-son du film. Parfois un tout petit bruit me sert de repère mais au moment de l’enregistrement je n’arrive pas toujours à dire tout à l’instant où je le voudrais. Avec l’ingénieur son on ajuste ça. Pour les niveaux de son, le mixage, c’est lui dont c’est le métier et j’ai toute confiance. C’est vraiment le calage qui m’importe, que ce soit comme de la dentelle, qu’il réponde au film. Ma voix ne doit pas trancher avec le film mais l’accompagner, je ne suis jamais devant et pas trop derrière. Ma voix n’est pas dénuée d’expression, sinon le spectateur s’ennuie, mais à l’inverse je ne dois pas jouer plus ou au même niveau que les comédiens. C’est une présence discrète.

Vous êtes à la fois autrice et interprète d’audiodescription. Est-ce que vous écrivez pour d’autres interprètes et est-ce que vous jouez les textes d’autres auteurs et autrices ?

En règle générale je fais les deux moi-même, j’ai l’impression que mon texte m’appartient un peu, c’est mon bébé (rires). Mais si j’estime que pour un film il faut par exemple une voix d’homme je le dis au laboratoire, je conseille même parfois des comédiens parmi mes connaissances, je précise une voix plus jeune ou plus âgée, plus grave ou plus aiguë, etc. Il m’est arrivé une fois, exceptionnellement, d’interpréter un texte que je n’avais pas pu écrire.

Combien de temps avez-vous pour finaliser l’audiodescription d’un film comme celui-ci (Dossier 137) ?

J’ai beaucoup de chance car pour Polyson (le studio d’enregistrement pour ce film, ndlr) l’audiodescription est très importante, ils sont à l’écoute de ce que je peux proposer, on construit le planning ensemble, on fait aussi avec les urgences qu’ils peuvent avoir ! Pour Dossier 137 le film était prêt en mars-avril car il allait en mai à Cannes et on a fait la relecture avec Dominik Moll le 11 juin, j’avais donc tout le mois de mai. Ce film était un peu compliqué à cause de son rythme d’enfer, Dominik Moll m’a prévenue, « je ne t’ai pas laissé beaucoup de place », donc il y a des moments où je parle vite et je suis obligée de resserrer le texte pour faire comprendre les choses.

Vous avez déjà remporté le Marius de la meilleure audiodescription pour un autre film du même réalisateur, La nuit du 12 (2022). Quelle est l’implication de Dominik Moll dans l’élaboration de l’audiodescription ?

Pour La nuit du 12 c’est la première fois qu’il participait à la relecture d’une audiodescription. Ma relectrice était Ouiza Ouyed. Dominik Moll était très à l’écoute, il posait des questions, il suggérait des ajustements, des précisions. Moi c’était ma première fois avec Polyson, laboratoire parisien, j’étais dans mes petits souliers ! Il a été très présent et la qualité s’en ressent, car parfois on doit faire des choix dans le temps qu’on a pour parler et lui il discutait de telle alternative plutôt qu’une autre pour affiner, préciser certaines choses. Et quand je l’ai retrouvé en juin cette année pour Dossier 137 c’est comme s’il en avait fait plein d’autres entre temps ! Il était très présent, les yeux fermés pendant la simulation avec Nasredine, exactement ce qu’on doit faire quand on écoute une audiodescription. Il était attentif au rythme et c’est ce que moi j’aime travailler, enlever un mot ici, en rajouter un autre là.

A quelle fréquence les créateurs et créatrices des œuvres suivent l’élaboration de leur audiodescription ?

Chez Polyson c’est de moins en moins rare. Une fois que j’ai écrit mon texte le chargé de production demande au réalisateur ou à la post-production s’ils veulent assister à l’enregistrement de l’audiodescription. Une réalisatrice récemment a découvert cette étape de la création de l’audiodescription et m’a dit « je ne comprends pas pourquoi je n’ai pas été invitée à participer pour mes précédents films » ! Quand on leur propose les auteurs sont ravis de venir.

Sur la création, relativement récente, du Marius, constatez vous une répercussion sur votre travail ?

Avec Sylvie [Ganche] on se connaît, on mangeait souvent ensemble, elle montait ce projet petit à petit depuis plusieurs années, pendant lesquelles en parallèle je rentrais moi dans le métier. Le Marius a donné une meilleure visibilité aux métiers de l’audiodescription et réhausse le niveau d’exigence. Je me souviens quand je m’autoformais je m’assurais que le DVD que je prenais avais une audiodescription et j’achetais au hasard. Avec du recul, j’ai vu des films dont les audiodescriptions n’étaient pas bonnes. Les laboratoires se rendent compte aussi de plus en plus de l’importance des relecteurs. Le laboratoire dans lequel j’ai commencé à Rennes, AGM Factory, me disait qu’il n’avait pas de sous pour le relecteur mais, de mon côté, je travaillais déjà avec Nasredine et c’est ça qui m’a fait vraiment progresser, rentrer dans la perception qu’a une personne non-voyante du monde, comment elle l’appréhende.

Quelles difficultés persistent dans la réalisation d’audiodescriptions pour les longs-métrages ?

J’ai la chance de ne pas être confrontée directement aux difficultés. Mais l’année dernière on m’a proposé un film que je ne pouvais pas faire, que je transmets à une copine autrice. Deux jours plus tard le client, un petit laboratoire nantais, nous informe qu’il passe finalement par l’I.A. D’autres laboratoires par exemple vont préférer embaucher des auteurs débutants, qu’ils payeront moins, même pour des films plus exigeants qui appellent des auteurs plus expérimentés, qui eux ne travaillent pas sous un certain minimum.


Entretien avec Nasredine Nasli-Bakir, relecteur de l’audiodescription de Dossier 137, en lice pour le Marius 2026. Réalisé le 10 février 2026 par téléphone. 

Qu’est-ce qui vous a mené à collaborer avec des auteurs et autrices d’audiodescription pour les relire ?

J’habite Rennes mais je suis parisien de naissance, j’ai vécu vingt-cinq ans là-bas. J’ai toujours aimé le cinéma, j’y vais depuis que je suis jeune. A Paris l’offre était large mais c’était aussi une expérience frustrante parfois, je ne pouvais pas tout saisir, je ressortais quelque fois sans comprendre la fin du film. En revanche j’écoutais beaucoup d’audiodescriptions à côté, notamment à l’AVH (Association Valentin Haüy, ndlr) de Paris, qui organisait de nombreuses séances adaptées. Depuis que j’habite à Rennes avec ma femme on continue d’aller souvent au cinéma et elle a pris l’habitude, même quand j’ai la possibilité d’écouter l’audiodescription, de me lire ce qu’il y a sur l’écran. Donc quand on m’a proposé, par l’intermédiaire d’un ami commun, de me former avec Katia (Lutzkanoff, autrice et interprète de l’audiodescription de Dossier 137, ndlr) sur l’audiodescription, je n’avais jamais fait de relecture mais j’étais un non- voyant consommateur de cette forme d’adaptation et j’y était habitué. Il m’est arrivé de faire essayer à ma femme l’audiodescription, je me souviens pour Les Nerfs à Vifs, et elle m’avait dit « Mais c’est horrible ! », parce que quand vous voyez ça peut vous faire mettre le doigt sur un détail que vous aviez raté. On s’est autoformés avec Katia, qui écrit très bien et fait un très gros travail en amont, je lui faisais savoir de quels types de descriptions je pouvais me passer, etc, et ça a très vite fonctionné. Je ne travaille qu’avec elle, depuis plus de dix ans maintenant.

Comment se déroule l’étape de la relecture, à quel moment intervenez vous ? 

Il y a plusieurs cas de figures. Souvent je vais chez Katia le matin, où elle me fait connaître le texte, qu’elle envoie ensuite aux producteurs et ensuite il arrive qu’on se déplace tous les deux pour la relecture. Je peux également venir directement au studio, c’est le cas pour une relecture demain à Paris et là je ne connais pas le film. Parfois les réalisateurs ou directeurs de post-production sont présents aussi et la discussion s’enrichit des échanges, parfois longs, que l’on a : Katia qui justifie certains choix, moi qui lui pose des questions, les auteurs qui interviennent. Pour chaque incompréhension que j’ai on essaye de trouver une solution. Pour Dossier 137 la relecture a duré cinq heures environ. Pour des films avec beaucoup de personnages j’ai du mal à comprendre et ça peut être plus long.

Certains auteurs d’audiodescription laisse une grande place à la bande-originale du film, d’autres font prévaloir la précision des descriptions, à quoi faites-vous attention dans vos relectures ?

J’aime bien laisser de l’espace au film, mais, en même temps je dois faire une relecture qui servira à tout le monde. Moi par exemple au théâtre je ne prends pas l’audiodescription. Au cinéma je sais qu’il y a des personnes qui aiment savoir comment le personnage est habillé, la couleur de ses cheveux, alors que pour moi ça compte moins. Mais je dois me mettre à la place de tous les non-voyants, pour qu’ils n’aient pas trop à réfléchir quand ils regardent le film. On doit faire aussi avec le temps que nous laisse le film et les interprètes pour décrire, Luchini par exemple il ne te laisse pas en placer une. Avec Katia on part toujours de la compréhension du film, qui doit être à la portée des spectateurs, et ensuite on ajoute des détails. On ne précise pas tout tout de suite, mais petit à petit.

Sur cet aspect dans Dossier 137 les différents personnages, qui sont introduits successivement et très rapidement, sont nommés dès leur entrée. 

Maintenant on le fait un peu plus dans ce sens, oui. On prend le parti d’anticiper pour une meilleure compréhension. Dans les premiers films qu’on a fait avec Katia elle attendait que le personnage soit nommé dans le film pour le faire elle. Ce qui était difficile également dans Dossier 137, ce que c’est la même vidéo qui est revisionnée, qui revient. Il fallait qu’elle décrive la vidéo et, en même temps, les personnages qui regardent la vidéo.

De manière générale à quelles autres difficultés êtes-vous confronté ? 

Chaque film est une difficulté à sa manière. Une comédie très rythmée peut frustrer par le manque de place qu’elle nous laisse, un film trop contemplatif, un cinéaste qui se fait plaisir à filmer sur la durée un beau paysage, c’est bien pour les voyants mais il ne se passe pas grand- chose, on doit alors remplir, Katia ne dépasse pas plus d’une minute sans audiodescription. Pour un film d’action rempli de son et de bruitage on aura du mal à se caler. Le plus compliqué pour chaque film reste le début, entrer dans un univers. Les films qui ont eu le Marius sont ceux qui ont dépassé cette difficulté, qui font sentir l’univers d’un film fantastique comme Le règne animal (2023), ou d’aventure comme Le Comte de Monte-Cristo (2024). Quand les réalisateurs sont là c’est extrêmement important, ils connaissent leur film, plus que les directeurs de post-production qui sont parfois présents. Récemment j’ai apprécié l’audiodescription de L’Etranger (2025), dont je sais que la relecture s’est faite avec François Ozon. Une autre chose, c’est qu’on ne travaille pas toujours sur les versions définitives des films. Je vais souvent voir les films au cinéma pour les découvrir finalisés, quand j’ai fait la relecture pour Dossier 137 il n’y avait pas la musique !

Sur les intelligences artificielles génératives, quelle importance ont-elles actuellement et pourraient-elles avoir dans l’élaboration des audiodescriptions ?

Je pense que ça va être terrible pour nous, même si pour l’instant il y a encore un savoir-faire. Moi je suis professeur de musique et musicien, c’est pareil, il y aura des dommages collatéraux. Par paresse ou par manque de moyens certaines productions se tournent vers l’I.A. J’ai un ami programmateur qui m’envoie des audiodescriptions faites par intelligence artificielle qui sont déjà impressionnantes : les intonations de la voix, qui parfois est calquée sur celle de vrais interprètes, la poésie du film, etc. J’aime les livres lus, c’est pareil, ils le seront bientôt par I.A. Son utilisation reste marginale mais aux Etats-Unis avec la grève des scénaristes on voit qu’il y a une crainte et une volonté de préserver la qualité. Pour l’instant on a encore besoin de moi et de Katia, mais pour certains programmes télévisés ils utilisent déjà l’I.A.

Sur le Marius, quelles conséquences ce prix a pu, ou pas, entraîner ?

Je trouve que les jurés doivent se focaliser vraiment sur l’audiodescription et pas sur le film. Ils ont souvent du mal à faire la part des choses entre un film et son audiodescription. S’ils aiment le film ils aimeront l’audiodescription, mais je ne suis pas convaincu que l’inverse marche. Je demande souvent à des amis déficients visuels s’ils ont aimé le film, « Oui, j’ai adoré », et l’audiodescription, « Ah ça je ne sais pas, j’ai pas fait attention ». Parfois j’aime un film, je pense à Anatomie d’une chute (2023), mais pas son audiodescription, où jamais le chien-guide n’est identifié comme tel et je n’avais pas compris que l’enfant était aveugle. Sur le Marius, c’est vrai qu’il offre une vraie visibilité à l’audiodescription, qui depuis fait plus parler d’elle.